Criminaliser la libération, discipliner la solidarité : droit, discours et praxis

3 avril 2026 | Sorbonne Université | Paris

Inscription obligatoire avant le 30 mars 2026

Argumentaire

La qualification des violences systémiques et la manière dont les luttes de libération sont nommées, jugées et rendues dicibles constituent, de longue date, un terrain central de conflictualité politique et intellectuelle. Nommer une situation comme oppression, colonialisme, apartheid ou occupation ne relève jamais d’un simple débat terminologique, mais d’une lutte pour rendre visibles des rapports de domination (Freire, 1970 ; Lamrani, 2023), établir des responsabilités politiques (Butler, 2012) et juridiques (Erakat, 2019), et ouvrir – ou refermer – des horizons de contestation. La violence se joue alors aussi dans ces opérations de qualification, à travers des dispositifs discursifs, institutionnels et juridiques qui hiérarchisent les vies, filtrent les récits légitimes (Butler, 2004, 2018) et définissent les conditions dans lesquelles certaines paroles peuvent être entendues, tolérées ou disqualifiées (Foucault, 1975).

Ces dispositifs opèrent notamment par des mécanismes de silenciation, que les épistémologies féministes décoloniales ont permis de penser au-delà du seul mutisme imposé aux groupes dominés (Bilge, 2015). Ils renvoient à des modalités plus diffuses d’encadrement et de discipline de la parole, qui la rendent conditionnelle et asymétrique (hooks, 1989 ; El-Kurd, 2025). Les dominé·e·s sont ainsi contraint·e·s d’ajuster leurs discours aux attentes et aux normes de l’auditoire dominant, au prix d’une autocensure et d’une reformulation constante de leurs expériences (Berth, 2021 ; Dotson, 2011). Ces processus relèvent plus largement de formes de violence épistémique, qui affectent la production, la circulation et la reconnaissance des savoirs subalternes et autochtones (Spivak, 2020 ; Said, 1984 ; Trinh, T, 2016 ; Abu-Assab et Nasser-Eddin, 2019).

Dans ce cadre, la dénonciation du racisme, du colonialisme ou de l’oppression devient elle-même suspecte (Ahmed, 2000). La colère est requalifiée comme déviance, la résistance comme excès ou menace. Les figures du « vandale » (Ahmed, 2012), du « radical » (hooks, 2019) ou du « terroriste » (Cathelain, 2021 ; Codaccioni, 2025) opèrent alors comme des instruments de renversement accusatoire, transformant les dominé·e·s en responsables du désordre qu’ils ou elles rendent visible (Said et al. 1988 ; Dorlin, 2017). Ce cadrage impose aux dominé·e·s des normes de respectabilité, de retenue et de légitimité politique fixées par les groupes dominants (Spivak, 2004 ; Alsoumi, 2026). Toute parole qui s’en écarte s’expose alors à la disqualification, à la suspicion ou à la criminalisation (Said et al., 1988 ; Borghi et Sit Aboha, 2026).

Au cours du dernier quart de siècle, ces logiques de disqualification et de discipline de la parole se sont reconfigurées et intensifiées dans de nombreux espaces politiques, en particulier dans les contextes euro-atlantiques, où la « guerre » contre les « homegrown terrorists » s’est largement appuyée sur une islamophobie rampante (Kundnani, 2014). La « guerre contre le terrorisme » a ainsi consolidé un vocabulaire, des dispositifs juridiques et des routines administratives qui ont durablement transformé les conditions de l’action politique, de la solidarité et de la production de savoirs critiques (Li, 2020).

Dans ces contextes, la défense de causes anticoloniales ou anti-impérialistes, la solidarité avec des mouvements de libération, ainsi que la critique d’alliances étatiques sont devenues des objets de suspicion, de surveillance et de répression (Della Porta, 2025 ; Rigouste, 2009). Dans les situations les plus extrêmes, cette culture de la suspicion, inscrite dans l’auto-immunité de la démocratie exacerbée depuis le 11 septembre (Derrida et Habermas, 2004), inclut la chasse et même l’exécution extrajudiciaire d’individus désignés comme « terroristes » de manière préemptive, avant même qu’un crime ait été commis, sur la base de modèles algorithmiques de probabilité (Chamayou, 2013).

En France, l’accusation d’« apologie du terrorisme » et la normalisation de régimes discursifs et juridiques d’exception se sont progressivement imposées comme des instruments massifs de mise au silence (Codaccioni, 2025 ; Hajjat, 2012). Ces mécanismes conditionnent étroitement la légitimité de la critique et fragilisent le droit même de nommer certaines violences. La production de savoirs critiques alimente alors des formes de panique morale qui transforment chercheur·euse·s et militant·e·s en « folk devils », justiciables de la répression et de l’exclusion (Della Porta, 2024), au nom d’un ordre discursif et politique à préserver (Ferree, 2004).

Le cas de la Palestine est aujourd’hui emblématique. Depuis deux ans, on observe une intensification des tentatives de décrédibilisation des savoirs produits sur la Palestine et un renforcement de la violence épistémique (Benraad, 2025), qui délégitiment les travaux des chercheur·euse·s palestinien·ne·s et tendent à rendre leur voix inaudible (Salih, 2023 ; Sa’di, 2023). Les dynamiques d’effacement physique à l'œuvre sur le terrain en Palestine se prolongent ainsi par l'invisibilisation des épistémologies palestiniennes et des mots qui les portent (Barakat, 2018). Dans ce contexte, la dénonciation des violences coloniales, et aujourd’hui du génocide, se trouve fréquemment requalifiée comme suspecte, illégitime ou répréhensible (Erakat, 2019 ; Sbeih, 2025).

Dans le même temps, le génocide en cours et la normalisation croissante des régimes juridiques d’exception ont ravivé les débats sur les usages du droit national et international. D’une part, les théoricien·ne·s du droit postcoloniaux et issus des « Suds » rappellent les histoires coloniales et les continuités structurelles du droit international (Betancur-Restrepo et al., s. d. ; Anghie, 2005). D’autre part, ils et elles insistent sur la nécessité de mobiliser le droit à la fois de manière tactique et stratégique (Knox, 2010 ; Krever et al., 2024), comme un instrument d’agitation politique (Erakat, 2019). Des juristes engagé·e·s cherchent ainsi à tirer parti de la performativité inhérente au droit (Ertur, 2022) pour expérimenter et mettre en scène des « stratégies de rupture juridique » qui contestent la légitimité même de l’ordre juridique colonial (Bhandar, 2012 ; Vergès, 1968).

Ce colloque propose de tenir ensemble trois dimensions : la criminalisation des luttes de libération et des solidarités ; le droit comme terrain ambivalent, à la fois ressource stratégique et instrument de domination ; et les dispositifs discursifs contemporains de disqualification et de mise au silence, avec leurs effets politiques, sociaux et académiques. Il vise à produire un espace de réflexion rigoureux, comparatif et situé, à partir d’expériences historiques et contemporaines de solidarités et de résistances, sans les isoler de leurs circulations globales, de leurs traductions juridiques et de leurs réappropriations politiques.

>>Bibliographie<<

Axes de réflexion

Axe 1 – Criminalisation des luttes de libération et des solidarités

Cet axe interroge les processus par lesquels les luttes de libération, leurs organisations, leurs pratiques et leurs soutiens sont construits comme illégitimes, menaçants ou criminels. Il s’intéresse autant à la répression des acteur·ice·s de la lutte qu’aux dispositifs visant les solidarités, les réseaux de soutien, les campagnes politiques, syndicales, étudiantes ou associatives. Une attention particulière sera portée aux expériences des Suds, à la fois comme terrains de déploiement de ces mécanismes et comme espaces d’invention stratégique face à la criminalisation.

Axe 2 – Le droit comme terrain ambivalent : ressource, arène, arme

Cet axe propose de penser le droit comme un espace de lutte traversé par des tensions. Le droit peut être mobilisé pour revendiquer, protéger, documenter, faire reconnaître des violences, ou obtenir des victoires partielles. Il peut aussi servir à discipliner, réprimer, criminaliser, et produire de nouvelles formes de dépolitisation, notamment par la normalisation des dispositifs d’exception. Les contributions interrogeront le droit international et ses usages, les droits nationaux et leurs dispositifs répressifs, les juridictions et leurs limites, ainsi que les formes d’appropriation émancipatrice du langage et de la performance juridique.

Axe 3 – Mises au silence et reconfigurations discursives

Cet axe analyse l’évolution récente des mécanismes discursifs, médiatiques et politiques de disqualification dans le contexte de la « guerre contre le terrorisme ». Il s’intéresse aux transformations du vocabulaire de la menace, au rôle de l’islamophobie dans la construction de l’ennemi intérieur ou extérieur, ainsi qu’aux questionnements théoriques autour de la figure du terroriste. Dans ce cadre, l’accusation d’« apologie du terrorisme » apparaît comme un opérateur central de répression et de restriction du dicible. Une attention sera portée aux continuités, ruptures et formes actuelles d’autocensure, de discipline de la parole et de délégitimation de la critique.

Programme

9h : Accueil des participant·e·s
9h15 : Introduction
9h30-10h15 : Conférence d’ouverture
Taher LABADI (Ifpo / IALIIS-Birzeit University)
Discutante : Shela SHEIKH (University of London)
10h15-12h: Panel 1: Criminalisation des luttes de libération et solidarités
Modération : Laila SIT ABOHA (Ecole Normale Supérieure de Pise)
Intervenant·e·s
     Salim LAMRANI (Université de La Réunion, labo DIRE) (visio)
     Noureddine AMARA (chercheur indépendant)
     Noor NIEFTAGODIEN (Université de Witwatersrand)
     Mjriam ABU SAMRA (UC Davis)
12h-13h15 : Pause déjeuner
13h15-15h : Panel 2: Le droit comme terrain ambivalent : ressource, arène, arme
Modération : Insaf REZAGUI (Paris Cité / IFPO)
Intervenant·e·s
     Rafaëlle MAISON (Université Paris Saclay)
     Emilio DABED (Arab American University in Palestine)
     Benjamin Fiorini (Directeur de l'Institut d'Études Judiciaires - Université Paris 8)
15h-15h15 : Pause
15h15-17h20 : Panel 3: Mises au silence et reconfigurations discursives
Modération : Sbeih SBEIH (Lyon 2, IREMAM)
Intervenant·e·s
     Leila SEURAT (CAREP)
     Salman SAYYID (University of Leeds)
     Kawtar NAJIB (University of Liverpool)
     Donatella DELLA PORTA (Institut universitaire européen de Florence) (visio)
Avec la participation de Sophie Djigo, autrice de « La solidarité n’est pas un crime », Textuel, 2026, professeure de philosophie en Première Supérieure, directrice de programme au Collège International de Philosophie, séminaire « Repenser les solidarités en régime de frontières », fondatrice de Migraction59.

Bibliographie

Abu-Assab, Nadera, et Nasser-Eddin, Nof. « (Re)Centralising Palestine in Decolonial Feminist Theory », Kohl: a Journal for Body and Gender Research, 5(1), 2019, p. 5-10.

Ahmed, Sara. Strange Encounters: Embodied Others in Post-Coloniality. Londre : Routledge, 2000.

Ahmed, Sara. On Being Included: Racism and Diversity in Institutional Life. Durham, NC : Duke University Press, 2012.

Alsoumi, Omar. Enfant de Palestine. Paris : Les Liens qui libèrent, 2026.

Anghie, Antony. Imperialism, Sovereignty and the Making of International Law. Cambridge : Cambridge University Press, 2005.

Barakat, Rana. « Writing/righting Palestine studies: settler colonialism, indigenous sovereignty and resisting the ghost(s) of history ». Settler Colonial Studies, 8(3), 2018, p. 349-363.

Benraad, Myriam. « Scholasticide, educide, epistémicide: Israel’s war on Gaza, “Revenge against knowledge” ». Confluences Méditerranée, 131(27), 2025, p. 27-36.

Berth, Joice. Empowerment et féminisme noir. Paris : Anacaona, 2021.

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Bhandar, Brenna. « Strategies of Legal Rupture: The Politics of Judgment ». Windsor Yearbook of Access to Justice, 30(2), 2012, p. 59-78.

Bilge, Sirma. « Le blanchiment de l’intersectionnalité ». Recherches féministes, 28(2), 2015, p. 9-32.

Borghi, Rachele, et Laila Sit Aboha. « Stand up or shut up : sur le choix des universitaires face à Gaza ». Journal des Anthropologues, 182-183, 2026, p. 33-48.

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